Table ronde "Appropriation citoyenne"

Intervenant(s) : Véronique Bonnet Richard M Stallman Jézabel Couppey-Soubeyran Benjamin Jean

  • Langue : Français
  • Type d'événement : Table ronde
  • Date : Mardi 7 juillet 2015
  • Horaire : 16h20
  • Durée : 100 minutes
  • Lieu : Amphi Bunuel
Fils rouges : Enjeux sociétaux
Public cible : Grand public

Argumentaire de Véronique Bonnet, proposition d’animation et de mise en perspective de la notion d’appropriation citoyenne telle que paraissent la concevoir les différents participants :

Propriété a l’intérêt de côtoyer aussi bien l’avoir que l’être. On dit la propriété d’une substance, sa manière d’être. On dit qu’on est propriétaire de quelque chose, qu’on l’a. Si j’avais à faire une analyse philosophique de la notion d’ appropriation citoyenne, et ceci me paraît un lien très fort entre ces quatre intervenants, je dirais qu’il s’agit de faire sien, un savoir-dire et un savoir-faire. Or, le seul moyen d’y parvenir, c’est de le faire non pas malgré l’autre, ou contre l’autre, mais avec lui. Cette perspective là se trouve chez Aristote : l’être logique et politique qu’est l’homme ne peut se construire que dans la cité, lieu non pas du vivre, seulement, comme le font les animaux, mais du bien vivre. La citoyenneté est comme une appropriation de soi-même à travers des tâches collectives qu’on se donne. Si avoir il y a, et trésor il y a, comme dans Le laboureur et ses enfants, de La Fontaine, alors ils consistent à élargir ses propres modalités d’être, en aiguisant ensemble, dans les pratiques informatiques, bancaires, juridiques, techniques, philosophiques, ses compétences à comprendre, creuser, expliquer, améliorer, transmettre.

Richard M Stallman, initiateur du projet GNU, qui, à travers la Free Software Foundation, inspiratrice d’associations sœurs, met au coeur de sa démarche l’autonomie de l’utilisateur, utilisateur non pas utilisé par des fournisseurs d’informatique qui viseraient à s’approprier ses métadonnées ou traces. Les licences et conditions d’utilisations, visibles ou invisibles, verrous devinés ou ignorés, rançonneraient alors un bien piètre utilisateur, contraint par des positions dominantes, et des rentes de situation. Les quatre libertés du Free Software sont des conditions, à l’inverse, d’une appropriation qui ne confond pas usage et confiscation. S’approprier son informatique n’est pas de l’ordre d’une avidité privatrice, mais d’un avoir qui est d’autant plus avoir qu’il relève d’une manière d’être, et d’être ensemble. Je ne possède mon informatique qu’en tant que je ne suis pas possédé par elle : pouvoir la partager est bien la manifestation d’une maîtrise. L’appropriation citoyenne du projet GNU relève alors d’une responsabilité par laquelle je m’approprie aussi et surtout moi-même à travers cette discipline « si difficile pour l’esprit humain », l’informatique, qui donne si facilement la tentation de spolier et de manipuler, si la communauté ne veille pas au grain. Les citoyens seraient faciles à tromper, à instrumentaliser.

Jézabel Couppey-Soubeyran, professeur d’économie à Paris I, montre dans ses différents ouvrages que les mécanismes bancaires, commerciaux, fiscaux, par la complexité qui est également la leur, pourraient abuser ceux qui n’en sont pas spécialistes. Termes techniques intimidants qui pourraient dissuader les citoyens d’y voir clair, pour s’en remettre à des « sachant », sans avoir les moyens de pénétrer le bien fondé de leur expertise. A cette fin, Jézabel Couppey-Soubeyran conçoit pour les citoyennes et citoyens de petits ouvrages lumineux qui sont comme des tutoriels de réappropriation, qui disent de telle façon les choses qu’elles deviennent fréquentables et contrôlables.

Benjamin Jean, juriste spécialiste des licences libres, conçoit l’appropriation citoyenne à travers des équations équilibrées entre droit moral, bénéfice pour la communauté, capital humain, qui ne se conjugue pas au singulier, mais au pluriel. Pour concevoir des solutions juridiques qui privilégient la disponibilité de sources susceptibles de fédérer les énergies, au lieu de les opposer les unes aux autres dans des conflits d’intérêts qui manquent de recul et conçoivent la propriété intellectuelle comme une exclusivité. Benjamin Jean, dans le choix circonstancié qu’il propose des licences libres, choisit préfère toujours le gagnant/gagnant au gagnant/perdant. Si la communauté y perd, l’humanité y perd aussi.

Yoann Durieux, porteur du projet MoviLab, dans sa synergie avec les Tiers lieux, interroge les moyens pratiques de l’appropriation citoyenne de manières de faire et de vivre. Il conçoit ainsi le coworking par la mise en commun de documentation sur ce que les uns et les autres font ou aimeraient faire. Les licences libres auxquelles ce mouvement qui incite au Do It Yourself fait appel le font croître et embellir, sur le mode d’un marcottage fédérateur. Mettre ainsi en commun les subtils ajustements que tel ou tel, de jour en jour, a pu installer dans sa fréquentation de telle ou telle pratique existentielle.